Skip to content

Thiéfaine par Bataille : 10 questions à l’auteur de la biographie « Animal en quarantaine »

Roman

Le 21 octobre dernier est sorti « Animal en quarantaine », une biographie inédite et officielle d’Hubert Félix Thiéfaine.
À cette occasion, l’équipe de Thiéfaine.com a interviewé son auteur, Sébastien Bataille, ancien collaborateur de Rolling Stone et biographe de plusieurs artistes.

Thiefaine.com : Bonjour Sébastien, à quel moment vous est venue l’idée d’écrire une bio sur Thiéfaine ?

Bonjour et merci à vous.
L’idée de ce livre m’est venue en 2018, à la sortie de la double compilation 40 ans de chansons. Dans le livret, Hubert commente chacun de ses albums en deux-trois phrases. Ces flash-back laissaient entrevoir de belles possibilités de développement autour de son œuvre, sur le même ton de la confidence. Dans l’esprit, le projet s’intégrait bien à la dynamique commémorative (réédition vinyle de l’intégrale des albums studio, tournée anniversaire, captation du live 40 ans de chansons sur scène à Bercy) dans laquelle se trouvait alors le chanteur. D’où ma proposition lancée à son attention. Quand Hubert et son équipe ont aimablement accepté l’idée de ce livre, j’ai mesuré ma chance d’avoir un si beau défi à relever et surtout la joie de rencontrer cet artiste singulier que je suis de longue date.

Thiefaine.com : Qu’est-ce qui vous a le plus séduit dans sa personnalité ?

Hubert est quelqu’un de très réfléchi, mais sans être jargonneux ni péremptoire. Il est toujours dans la nuance. Par exemple, il peut passer une demi-heure à discuter des différences entre la tristesse et la mélancolie. Parfois, après un court silence, on peut penser qu’il a terminé sa phrase alors qu’il est encore dans le fil de sa réflexion pour finir sa réponse. C’est un secondaire, le genre de personne qui n’est pas le plus à l’aise sur les plateaux de télévision, espace du binaire, de la trivialité, du manichéisme, des amalgames bon teint… S’il ne voit pas la vie en rose, il ne la voit pas non plus en noir et blanc, contrairement à la plupart de ses contemporains. Sa vision des choses est pleine de clairs-obscurs, comme l’est l’existence. Cela ne l’empêche pas de sortir des fulgurances d’une lucidité implacable, des punchlines mémorables au cours des entretiens. Et cette sensibilité se traduit dans son œuvre.

Thiefaine.com : Est-ce que vous vous souvenez de la première fois que vous avez écouté Thiéfaine ? Pouvez-vous nous raconter cette découverte ?

J’étais lycéen en Alsace, en 1988-1989, quand des amis originaires de Besançon m’ont invité à découvrir deux fleurons de leur région natale : la cancoillotte qui régale et, pour l’accompagner, « La Cancoillotte » de Thiéfaine bien sûr, aussi addictive et non moins patrimoniale ! Une situation que des milliers de Français ont dû vivre en guise de baptême de l’air thiéfainien. La dégustation s’est prolongée avec l’écoute de la compilation 1978-1983 qui venait de sortir (1988). J’ai tout de suite été séduit par ces chansons vénéneuses et accrocheuses sorties de nulle part. « Groupie 89 turbo 6 » m’a fait un effet particulier, je la trouvais vraiment osée et percutante à la fois, excellemment produite.

Thiefaine.com : Comment présenteriez-vous HFT a quelqu’un qui ne le connaîtrait pas ?

Je dirais qu’il est l’un des plus grands chanteurs-poètes en activité, qui remplit les Zénith sans promotion outrancière, et qu’il ne faut pas le rater sur scène. Son univers peut rebuter certains, parfois, par sa « noirceur », mais la beauté des mots et des mélodies supplante tout. J’ajouterais qu’il a été injustement ostracisé pendant de longues années par les grands médias pour des motifs probablement extra-musicaux (Cf. son attitude provocatrice sur le plateau d’Anne Sinclair en 1982), parce qu’il n’a pas « la carte » et qu’il n’est pas un chanteur démago. Il parle à l’âme de ceux qui en ont encore une, y compris une âme d’enfant (terrible), son public intergénérationnel de « dingues et de paumés » ne s’y trompe pas. Je finirais par dire que ses guides musicaux ont longtemps été les Rolling Stones, Léo Ferré et Dylan, et qu’aujourd’hui, il se retrouve davantage dans les ambiances ésotériques de Max Richter, cela suffit à démontrer la qualité du pedigree de l’animal.

Thiefaine.com : Selon vous, comment peut-on expliquer son succès ? Le fait que ses chansons séduisent plusieurs générations notamment ?

Le bouche-à-oreille, de génération en génération, a fait son effet sur la durée. La fibre rebelle et poétique de ses chansons parlent à la jeunesse, toutes époques confondues. Sa prose de solitaire mélancolique, non dénuée d’humour, résonne dans l’inconscient collectif. Il a aussi su se renouveler dans son art, en gardant la même exigence qu’à ses débuts. Si ses chansons séduisent en masse, c’est avant tout parce qu’elles sont tubesques pour la plupart, sans le côté gnangnan ou vulgaire qui peut être associé à ce terme. Beaucoup de ses titres aux mélodies accrocheuses, tubes parfois souterrains au début (« La Fille du coupeur de joints », « Les Dingues et les paumés »), sont devenus des standards de la chanson française aujourd’hui, sans parler de « Lorelei » et « La Ruelle des morts », classiques parmi les classiques. Au fil du temps, l’œuvre de Thiéfaine agit comme un virus musical mutant, mais un virus qui fait du bien.

Thiefaine.com : En lisant la biographie, on a l’impression que vous avez lu et vu tout ce qui existe autour d’HFT. Pouvez-vous nous décrire votre méthode de travail ?

Lu, vu et écouté… J’ai même écouté des bootlegs de chaque tournée depuis ses débuts pour voir ce qu’il disait entre les chansons, comment il les présentait sur scène à chaque époque. Je voulais que ce livre soit la Bible Thiéfaine, comme l’indique son volume de 500 pages. Et que l’ouvrage soit aussi exhaustif que vivant. Écrire sur un monstre sacré comme Thiéfaine ne s’improvise pas. Hubert est un homme de lettres, poète, érudit, chanteur populaire, etc., il vaut mieux être à la hauteur quand un tel personnage vous accorde sa confiance. J’ai donc fouillé dans ma cave – où se trouvent empilées mes archives (des centaines de journaux, fanzines, livres et magazines musicaux conservés depuis les années 80, je ne sais pas jeter…) – pour en extraire toute la matière possible. Un corpus complété bien sûr par le plus grand centre d’archivage du monde, Internet. J’ai travaillé sur cette biographie pendant deux ans et demi à temps plein, souvent jour et nuit, pour ne pas avoir de regrets ensuite.

Thiefaine.com : Y a-t-il une période de la vie d’Hubert Félix qui vous a particulièrement fascinée ?

Comme Bowie a sa trilogie berlinoise, Thiéfaine a sa trilogie mythique : Dernières balises (avant mutation), Soleil cherche futur et Alambic/Sortie-Sud (même si certains dissocient ce dernier du diptyque formé par les deux premiers). Elle correspond à sa période « ange noir du rock français » – suscitant de nombreuses légendes urbaines – et reste source de fascination, de par les climats parfois outrageux, la provocation, mais aussi la beauté hypnotique qui en émane. Elle a construit le mythe Thiéfaine et l’aura de mystère qui l’entoure. En France, sur le podium de la chanson rock, je place cette trilogie aux côtés du double album Amour Anarchie de Ferré et Poèmes rock de CharlElie Couture – qui nous accorde une belle entrevue dans l’ouvrage -, autant de pierres angulaires objets d’une vénération renouvelée de génération en génération.

Thiefaine.com : Quel souvenir garderez-vous de vos entretiens avec lui ?

Je garde d’excellents souvenirs de cette situation privilégiée, où j’ai pu lui poser mes questions en toute liberté, même les plus inconfortables. Il n’a jamais montré pendant ces longues heures d’entretiens le moindre signe d’impatience ou d’agacement, bien au contraire : il était très impliqué dans nos échanges, le plus simplement du monde, ce qui était vraiment agréable. J’ai pu aborder tous les sujets sans avis d’expulsion ou d’internement au cas où je franchirais les limites. Pas une fois on ne m’a dit préalablement : ne lui parle pas de ça, évite de lui parler de ceci, etc. Thiéfaine ne fonctionne pas au storytelling mais à une honnêteté et une intégrité au cuir solide.

Thiefaine.com : « Animal en quarantaine » est préfacé par un autre artiste talentueux, Dominique A. Peut-on établir une filiation entre ces deux artistes ?

Hubert et Dominique sont des électrons libres de la poésie mélancolique et électrique. Ces deux-là, artistes pudiques à l’œuvre protéiforme, se tiennent en haute estime. Sur la question de la filiation, il y a celle d’un état d’esprit à la farouche indépendance, nourri aux chansons de Léo Ferré (période Odéon principalement pour ce qui concerne Dominique). D’où une certaine sensibilité à fleur de peau mais aussi une forme de provoc’ innée chez l’un et l’autre. On se souvient du passage de Dominique A aux Victoires de la musique où il a modifié les paroles de sa chanson « Le Twenty-two Bar » pour tourner en dérision la cérémonie. Hubert avait souligné il y a quelques années une anecdote marrante à leur sujet, dans une émission de radio : si lui a débuté sa carrière en chantant « Rien ne sera plus jamais comme avant », Dominique, lui, a sorti un album dont le titre est Tout sera comme avant… Effet de miroir inversé qui caractérise bien le lien qui les unit.

Thiefaine.com : Question bateau pour finir : quel est votre album préféré ? Et votre chanson coup de cœur ?

Je ne vais pas être très original pour l’album : Suppléments de mensonge, qu’Hubert a eu la gentillesse de m’offrir dans sa version vinyle, avec une belle dédicace en prime, lors de notre première rencontre à Dijon. C’est un album évident, fulgurant de bout en bout, dès la première écoute, et qui garde cet impact immédiat au fil du temps. Il a ce côté intemporel insaisissable et vertigineux de Chroniques bluesymentales, mais en plus abouti je trouve. Pour la chanson coup de cœur, je dirais actuellement « Nuits blanches », tant elle est incarne le virage pris par Thiéfaine sur le nouvel album, entre musique contemporaine – signée Lucas ici – et lyrisme vocal en balancier de haute voltige. Le texte est aussi l’un des plus émouvants de toute l’œuvre du chanteur, comme celui de « Combien de jours encore » d’ailleurs, autre pièce maîtresse de ce disque majeur.

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 


Voir les 7 commentaires
  • petit homme
    17 novembre 2021 à 19:08

    Je n’ai plus d’intensité à vous proposer, cherchez, mais il me semble que vous ayez tout essayé.
    Ma dernière idée était la spectrométrie laser et je n’en ai pas d’autre à vous donner maintenant.

  • Rostaing
    16 novembre 2021 à 13:15

    Je cours acheter votre bouquin…..

  • Barré
    14 novembre 2021 à 16:04

    Bravo pour ce livre vite l’adresse de l’idôle des jeunes hasbeen pour aller faire un footing avec lui

  • petit homme
    13 novembre 2021 à 13:02

    Une spectrométrie laser serait elle une solution ?

  • le Doc. & Jean-Pierre Zéni
    12 novembre 2021 à 22:08

    @ … :

    , en ce qui nous co.ncene( lD & JPZ ) nul ennui de notre vivant car nous patientons assurément dans l’azur. Azur non d’Hubert ni de Bruno même si .. [ 😉 ] mais du marin toujours en éveil. Toutefois – une autre rive se rapproche * – !

    * Zéni th LILLE 2018

    🙂

  • christophe lac
    12 novembre 2021 à 21:27

    Mr Hubert est notre notre lumière galactique dans ce dédale de cerveaux accrochés au fracas de nos ennuis !!

  • FLORE
    12 novembre 2021 à 21:25

    Interview intéressante