Skip to content

Mémoires Posthumes Par Orphée

Je vous parle depuis mon tombeau de Lesbos. Et puisque j’ai encore toute ma tête, même si je n’ai plus que cela, je me souviens. Je me souviens…
J’étais un mortel, tout comme vous, mais fils de Calliope, la Muse du rythme et de la cadence. Je suis naturellement devenu poète et musicien. Rien ni personne ne résistait au chant de ma lyre et de ma voix. Les animaux sauvages s’approchaient, subjugués, les arbres s’inclinaient vers moi, les rochers eux-mêmes étaient pris d’émois au son de ma lyre. Les fleuves détournaient leur cours, les collines se déplaçaient pour venir m’entendre : toute la Thrace me suivait.
Je fis un jour la rencontre de Jason, fils d’Aeson le roi d’Iolcos, qui me prit dans son équipage pour partir à la recherche de la Toison d’Or. Je donnais le rythme aux rameurs, apaisais les flots et les querelles. L’expédition ne fût jamais si périlleuse que ce jour où, en mer, se fit entendre le chant des Sirènes : les hommes, oublieux de toute autre pensée, furent alors pris du désir désespéré d’en entendre davantage et tournèrent vers les côtes l’Argos, notre fier navire, nous conduisant ainsi à une mort certaine. Seule la mélodie claire et vibrante de ma lyre put étouffer la funeste voix des Sirènes.
C’est au retour de cette expédition que me vint cette belle nymphe, mon Eurydice. Notre amour fut soudain, lumineux et brûlant comme un éclair de Zeus. Jamais mortel n’avait approché de si près la félicité des dieux de l’Olympe.
Et notre bonheur fut entier, mais ô combien bref, si cruellement bref. Un jour que mon Eurydice courait joyeusement dans les herbes, un serpent la mordit au pied et elle mourut. Je fus ivre de douleur, inconsolable.
Mais il ne pouvait en aller ainsi : je devais tenter l’impossible pour retrouver mon aimée. C’est alors que je résolus d’aller la chercher jusqu’aux Enfers. Armé de ma seule lyre, j’entrepris de charmer même le royaume des morts. C’est alors que la vaste multitude des mondes souterrains, pris au charme, s’immobilisa. Le terrible Cerbère s’apaisa, Sisyphe s’appuya sur sa pierre, Tantale oublia sa soif, une larme coula sur le visage hideux des Furies. Enfin, Hadès et Perséphone, souverains du royaume des morts, touchés eux aussi, consentirent à me rendre mon Eurydice vénérée, mais à la condition qu’elle cheminât derrière moi et que je ne me retournasse point avant d’avoir rejoint le monde des vivants.
L’un derrière l’autre, nous passâmes les grandes portes du royaume obscur et gravîmes le sentier qui serpentait vers la lumière. Notre amour avait été plus fort que la mort. Je me savais suivi de mon aimée. Pourtant le doute en moi, peu à peu, s’insinua comme un poison. L’ombre, déjà, devenait grise : je pouvais, je devais me retourner.
Trop tôt. Eurydice était encore dans la caverne. Elle fût happée par les bras de l’ombre jusqu’au fond du trépas, de l’autre côté du passage obscur. Je n’entendis qu’un faible mot : « Adieu ». Je criais « Eurydice, Eurydice », mais rien n’y fit. Je l’avais perdue à jamais. A trop vouloir garder, on finit par tout perdre.
Renonçant à la compagnie des humains, j’errais sans but dans la solitude sauvage de la Thrace. La vie était devenue pour moi pareille à un songe où je me traînais comme un mendiant, où tout n’était plus que glas qui sonnent, heures qui fuient et jours qui s’en vont vers la nuit. Je voulais toujours être ailleurs et m’exiler loin de la terre. J’allais, pleurant et chantant ma peine, entendu de mes seuls amis les rochers et les arbres.
C’est ainsi qu’un jour, sur un chemin perdu, je rencontrais une troupe de femmes dépoitraillées, ivres et délirantes, formant un cortège bruyant et agité, peut-être des Bacchantes en pleine folie dionysiaque. La vue d’un homme leur fit grand effet et elles devinrent plus folles encore, me faisant les avances les plus impudentes. Comme je me refusais à elles, jurant fidélité à la mémoire de mon Eurydice, elles entrèrent dans une fureur noire et me taillèrent en pièces avec leurs armes, puis jetèrent ma tête et ma lyre dans le fleuve Hèbre. Celui-ci les emporta vers la mer, jusqu’à Lesbos, où les habitants m’offrirent une sépulture. C’est de cette profondeur qu’aujourd’hui encore, douloureusement, je chante et  joue de la lyre en songeant à mon Eurydice.
Longtemps les hommes parleront de nous. Il y aura même un culte orphique. Je n’en demandais pas tant. Eschyle, Euripide, Platon, Ovide, Virgile narreront nos aventures. Nous serons maintes fois représentés en fresques, mosaïques ou tableaux peints par Poussin ou Moreau. Des acteurs nous incarneront dans d’étranges images réalisées par Cocteau ou Camus. On dansera notre tragédie sous la direction de Pina Bausch. Mais ce qui est le plus doux à mon âme, c’est de savoir toute la musique que nous inspirerons : Monteverdi, Gluck, Haydn coucheront de la musique le long de notre histoire. Les Muses m’ont même rapporté que Schaeffer et Henry composeront un « Orphée 53 », opéra « concret » fait de bel canto et de sons « électro-acoustiques ». Plus tard encore, Hubert-Félix Thiéfaine écrira deux chansons à notre sujet, « Eurydice nonante sept » et « Orphée nonante huit ».
Depuis lors, je sais que les dieux et les héros ne vivent que par et dans les hommes qui les font vivre.

Laurent Van Elslande.

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.