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Diogène ! Je te salue

Mais qui est donc ce personnage auquel Hubert rend hommage dans « Diogène série 87 » ?
A dire vrai, on connaît de lui peu de choses, et ce que l’on sait est arrivé jusqu’à nous de façon indirecte, de sorte que son nom désigne au moins autant une légende qu’un individu réel. Et c’est tant mieux ! Diogène est une figure, un symbole, un cri ou un appel ; le représentant d’une sorte de « philosophie sauvage », traduite dans l’acte (véridique ou pas) bien davantage que dans le verbe, qui véhicule une morale, c’est-à-dire un mode de vie, bien davantage qu’un discours théorique soumis aux canons classiques de la pensée rationnelle.
Diogène est né à Sinope, sur les bords méridionaux de la Mer Noire, vers 413 av. JC., et mort à Corinthe vers 327 av. JC. Ce que l’on sait de sa vie se résume à une série d’anecdotes, rapportées par un autre Diogène : Diogène Laërce (IIIème siècle ap. JC.). Il appartient au courant Cynique, fondé par Antisthène (473-370).
Précisons tout de suite que le terme « cynique » n’a, en philosophie, pas grand-chose à voir avec son sens courant. L’histoire est parfois cruelle, et ne fait passer dans le langage commun des termes philosophiques qu’au prix d’une altération profonde de leur signification : Epicure et Descartes auraient souvent bien du mal à se reconnaître dans ceux qui se déclarent « épicuriens » ou « cartésiens » !  Un cynique n’est pas un personnage froid et calculateur, dénué de tout scrupule, voire de toute humanité, ne visant que son intérêt personnel.
Le mot dérive du grec « kunikos », qui signifie « du chien » (« kunos » = chien). Ce nom vient du lieu où Antisthène rassemblait ses disciples, le Cynosarge (ou « mausolée du chien »), mais aussi du fait qu’Antisthène et Diogène s’appelaient eux-mêmes « chiens », illustrant ainsi le mépris des conventions sociales et de la loi, tout comme la vigilance hargneuse qui caractérisent le courant philosophique qu’ils ont fondé. Il y a là enfin une manière de s’approprier, pour les revendiquer, les injures de leurs ennemis. Ainsi, pendant un repas, on jeta à Diogène des os à ronger comme on le ferait pour un chien : il s’approcha alors des convives…et leur pissa dessus, comme un chien ! On raconte également que, sur le point de mourir, il ordonna qu’on le jette dehors, sans sépulture, livré en proie aux bêtes sauvages, ou qu’on l’abandonne dans quelque fosse en le recouvrant d’un peu de poussière. Comme un chien.
La pensée cynique s’inscrit dans l’héritage socratique, dont elle conserve et accentue certains aspects, et dont elle rejette d’autres. C’est ainsi qu’elle cultive volontiers l’ironie prônée par le maître, mais en la rendant, si l’on ose dire, beaucoup plus mordante. Tandis qu’à l’inverse, elle rejette le pouvoir supposé « salvateur » de la dialectique (la méthode de Socrate, fondée sur le dialogue) et de la science qui procède par concepts à ce point abstraits (jusqu’à être réifiés dans les Idées de Platon) qu’ils ne correspondent finalement à plus rien de réel. Voilà pourquoi Diogène se promenait en plein jour avec une lanterne en clamant « je cherche un homme » (entendre : un être qui corresponde trait pour trait à l’Idée d’Homme, à l’Homme en soi).  Le cynisme est une radicalisation extrême de l’attitude critique initiée par le socratisme : « C’est Socrate en délire », dira Platon. Si l’on veut, Diogène est à Socrate ce que le punk est au rock !
Le cœur du cynisme réside dans une volonté de retour à la nature, d’où son rejet radical de toutes les normes et les convenances. Diogène, par sa dérision cinglante, ridiculise tous les usages, casse tous les codes, dévoile le caractère arbitraire de toutes nos valeurs : tout cela n’est qu’opinions infondées, préjugés, conformismes frileux et intérêts dévoyés. Le cynisme ouvre à travers le rempart social une brèche vers le naturel, par une action toujours violente, ne serait-elle que verbale, et apparemment gratuite. Il jette un terrible soupçon sur tous les moyens ordinaires d’entrer en communication, de maintenir du lien social, que sont le discours rationnel, le savoir, les rituels, la bienséance, etc. Diogène, par exemple, ne s’offusque pas particulièrement du fait que l’on pratique…le cannibalisme ! Il n’y a pas de doute, Diogène, « tu fais des rallies de 4/4 dans les égouts de nos cerveaux » !
Même le langage est devenu suspect, et c’est pourquoi bien souvent, Diogène agit au moins autant qu’il ne parle. C’est une philosophie par l’action, une sagesse qui n’a valeur de modèle que dans l’exacte mesure où elle est pratiquée avec la plus grande rigueur par celui-là même qui la professe. Ainsi la morale cynique valorise-t-elle une vie pauvre, frugale et sévèrement ascétique : l’être naturel, l’animal, est en effet dénué de tout. C’est pourquoi depuis Antisthène le manteau des cyniques est usé jusqu’à la corde et plein de trous : il n’en a qu’un, vit dedans, dors dedans, etc. Les symboles de la sagesse sont le bâton et la besace du mendiant (« clochard à Buzenval-station »…). L’extrême pauvreté est l’expérience philosophique ultime, celle qui vous ramène à vous-même en vous arrachant à la dispersion de la possession. Etre, plus qu’avoir. Voyant un jour un petit garçon boire dans ses mains, Diogène jeta son gobelet hors de sa besace en s’écriant « un gamin m’a dépassé en frugalité ! » (la scène a inspiré un tableau à Nicolas Poussin, l’un des plus grands peintres français du XVIIème siècle). Il se débarrassa aussi de son écuelle quand il vit pareillement un enfant qui avait cassé son plat prendre ses lentilles dans le creux d’un morceau de pain. De même que pour tout logement, Diogène disposait d’un tonneau dans lequel il vivait nu !
Le sage cynique est détaché, léger, déraciné, vagabond. Il voyage beaucoup car le sentiment d’insécurité et d’étrangeté que suscite l’entrée dans un monde qui nous est inconnu constitue un fort tonique pour le caractère. Lorsqu’on reprochait à Diogène de s’être expatrié, il répondait : « Malheureux, c’est à cause de cela que j’ai pu philosopher ! ». Par sa solitude ombrageuse, l’obscurité de ses propos, l’excentricité de ses actes, sa « folie » apparente, le philosophe cynique nous envoie en pleine face notre léthargie et notre goût du confort matériel et (donc ?) intellectuel. Sa pratique de la « mendicité agressive », comme on l’appelle aujourd’hui, rend soudain flagrant le caractère fétichiste de notre rapport à l’argent. Elle offre également au sage une nouvelle occasion de se confronter à l’adversité : les cyniques demandaient l’aumône même aux statues afin de s’habituer à subir le refus !
La capacité de Diogène à faire voler en éclats nos représentations traditionnelles a quelque chose de fascinant. Ainsi la distinction entre espace privé et espace public est-elle pour nous particulièrement structurante. Diogène, lui, mangeait régulièrement sur la place publique, et lorsqu’on lui en faisait le reproche, il répondait : « Eh quoi ? C’est sur la place publique que j’ai ressenti la faim ! ». Imparable ! Mais il ne s’arrêtait  pas en si bon chemin : fort de ce principe selon lequel l’être naturel satisfait son besoin quand il le ressent et où il le ressent, Diogène n’hésitait pas à se masturber en place publique en s’exclamant « Ah ! Si seulement on pouvait faire cesser la faim en se frottant le ventre ! ».
S’il est un  talent propre à Diogène, c’est celui de pulvériser d’un rire « chirurgical » le bel édifice de nos hiérarchies sociales (« Et tu rigoles des histrions qui cherchent dans l’opéra mundi… »). C’est ainsi qu’un jour il fut capturé en mer par des pirates et vendu comme esclave sur un marché de Crète. Alors qu’on lui demandait ce qu’il savait faire, il répondit : « Commander ». Puis il désigna un riche corinthien qui passait, il s’écria : « Vendez-moi cet homme, je vois qu’il a besoin d’un maître ! ». Mais son plus haut fait d’arme réside dans cette histoire bien connue. Alors qu’il prenait le soleil sur une colline des environs de Corinthe, Diogène vit approcher Alexandre le Grand et toute sa suite. Ce prince, déjà devenu une véritable divinité vivante, aperçut le philosophe. Il descendit de cheval, s’approcha de lui et dit : « Demande ce que tu veux, tu l’obtiendras ». Et Diogène de répondre : «Ecarte-toi, tu me fais de l’ombre ! ».
Tout Diogène est dans cette réponse.

Laurent Van Elslande

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Voir les 1 commentaire
  • lethierry
    19 novembre 2013 à 18:53

    je viens de publier « diogene nom d’un chien »(petit pavé) je vous invite vendredi a « tropiques »63 r losserand ,metro pernety a 19H
    votre texte est interessant et vous pourez p